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Publié le 08 Nov 2016

Durant l’exposition sur la « Probabilité du Miracle » qui a lieu du 13 octobre au 18 décembre 2016, à la Base sous-marine de Bordeaux, les artistes se sont appropriés ce lieu de mémoire en un parcours qui a été mis en place, de manière à ce que le spectateur soit immergé dans des photographies, des textes, des vidéos, mais aussi des enregistrements sonores et un film.. Après mon parcours, je suis allée à la rencontre de l’artiste d’art contemporain-photographe Gérard Rancinan et de l’écrivaine Caroline Gaudriault

Avez-vous touché à la photographie avant de commencer votre carrière au sein de Sud-Ouest à Bordeaux ?

Gérard Rancinan: A 15 ans c’est difficile, on a envie de tout, on a envie d’être pilote de chasse, curé…

Caroline Gaudriault: Ah ? T’avais envie d’être curé ?

GR: Oui bien sûr Caroline… C’était mon côté un peu pervers. Alors oui, on a envie de tout être et on a envie de tout. Je me suis dirigé par là parce que mon père trouvait que c’était un métier passionnant qui pouvait m’ouvrir vers d’autres horizons et il ne s’était pas tellement trompé. Vous savez le rôle des parents, je pense, c’est de pousser ses enfants tant qu’on peut et tant bien que mal. Les diriger vers quelque chose qui peut les intéresser. Si on les lâche dans la nature, ils n’y arriveront pas.

Peut-on dire que Sud-Ouest a été un réel tremplin pour vous ?

GR: Bien sûr, j’ai rencontré des gens formidables, des gens qui m’ont mis le pied à l’étrier. Ils m’ont appris le métier avec de la dignité, comment avoir de la tenue dans la vie, c’est ça, comment se comporter pour être quelqu’un le plus honnête possible.

Cette expérience vous a t-elle permis d’avoir une vision globale du monde actuel ?

GR: Quand on commence, on est reporter. On commence par des faits divers, l’info locale. Évidemment si on s’intéresse un temps soit peu à cela, à regarder les autres, et bien on a envie d’aller plus loin, d’élargir le cercle, son regard, de dépasser sa ligne d’horizon. Puis je me suis dit: « tant qu’à faire quelque chose en tant que photographe, je peux essayer d’aller loin, d’être le meilleur ». Non pas le meilleur du monde, mais surtout pour moi, le plus loin dans ma réalisation propre, raconter ce que je vois le mieux possible.

Pousser vers la perfection ?

GR: Oui, c’est ça ! De m’appliquer, de raconter au mieux ce que je vois.

Par la suite, vous avez passé une dizaine d’années à SYGMA et créer votre propre agence de presse. Belle ascension !

GR: Exactement, d’ailleurs c’est là que j’ai rencontré Caroline… Hier nous parlions de comment nous nous sommes rencontrés. Je l’ai vue démarrer en tant que journaliste et on en rigolait parce que je l’ai rencontrée dans la boîte que j’ai créé, et au début je n’ai même pas remarqué cette grande brêle. C’est seulement 8 ans après que j’ai remarqué cette fille qui a beaucoup de talent. Ensuite nous avons vraiment travaillé ensemble et depuis on s’est jamais arrêté, c’est un parcours de fidélité.

Comment vous est venu cette envie de collaborer ?

CG: Je travaillais en Australie à l’époque, je suis rentréd et on était toujours en contact avec Gérard. Il produisait des journalistes et il m’a proposé un projet avec un autre photographe, un très beau projet avant l’an 2000 sur les icônes qui ont appartenu au grand personnage du monde, tous les objets « icônes ». Puis on avait la même vision, donc cette envie de travailler ensemble.

GR: Alors d’abord moi qui était photographe et Caroline qui était écrivaine, nous nous sommes rendus compte que nous étions très complémentaires. J’ai toujours aimé élargir les discussions, faire de belles photos, ça m’amuse mais ce n’est pas le but. Mon travail, c’est de développer des idées.

CG: Pendant une dizaine d’années on a travaillé ensemble pour la presse magazine. Des projets dans le monde entier, que l’on proposait à Paris Match, TIME… Des magazines japonais et américains. Et on proposait notre vision avec des photos et des textes, on fonctionnait en binôme. On est allé vers le monde contemporain depuis une quinzaine d’années, l’un n’est pas la légende de l’autre, chacun à sa vision d’un sujet et on a gardé cette façon de faire : un projet commun que chacun développe à sa manière. Et c’est encore des conversations qu’on a actuellement, avant de les publier ou de les scénographier,  on en discute.

L’expo tourne autour du rêve, de la réalité, de l’irréalité et de l’imaginaire, mais aussi du Chaos ?

CG: Notre monde est un monde très chaotique, on est en train de vivre un tournant. Il y a beaucoup de questions sur l’Homme d’aujourd’hui, on est à la veille de propositions trans-humanistes, à la veille de plein de changements, par exemple l’écologie. Il risque d’y avoir d’importantes conséquences sur notre avenir en tant qu’humain. Nous travaillons sur l’Homme, ce qui nous intéresse c’est de regarder ce Chaos, pas seulement dans le sens destructeur car du Chaos nait la nouveauté. Il doit servir à faire renaître les choses, le message serait: « ne soyons pas dupes sur ce qui se passe, essayons d’avoir conscience des choses pour définir notre Histoire ». Nous sommes très joyeux, impertinents, plein d’humour, nous aimons rire, c’est comme cela que nous voyons le monde. Ce qui nous intéresse, c’est de regarder la fragilité de l’Homme.

Et par rapport au choix du lieu ?

CG: On nous a proposé de venir  ici, ce qui touche directement au travail sur la mémoire. On ne bosse pas sur cette époque historique (1941-1943), qui a été transposée en lieu artistique et donc en fonction de ce qu’on a décidé. Le lieu peut être perçu différemment, la vie c’est cela: votre perception des choses qui vous a amené à voir d’une certaine manière. L’Homme s’invente un échappatoire parce que sinon la réalité peut être trop dure, notre imaginaire nous sert à cela depuis l’aube des temps. Dans « La Trilogie des Modernes » on parle d’une réalité présente, pour dire: « attention, c’est bien l’irréalité mais il faut savoir pourquoi, car il y a des illusions qui ne sont pas forcément nécessaire »; c’est tout un équilibre.

La Base Sous-Marine de Bordeaux est-elle une aubaine pour ce projet ?

GR: Oui, surtout que j’aime bien m’amuser à faire ce projet. Je l’ai fais à Shanghaï au Musée d’Art Contemporain, dans le désert du Sahara au Maroc, sur le mur de Berlin et notre travail avec Caroline c’est de se fondre dans le lieu, ça vient de notre école, l’école du journalisme.

Vous avez « tiré le portrait » de grandes personnalités telles que Yasser Arafat, Fidel Castro, Stephen Hawking, Bill Gates ou encore le Dalaï-lama. Qu’avez vous retenu de ces rencontres ?

GR: J’ai retenu l’exploit de faire des portraits de ces personnes importantes, qu’ils acceptent que ce portraitiste photographie les grandes personnalités du monde. J’ai toujours suivi les maîtres en la matière. Il y avait Karsh qui avait photographié les grands du siècle. Je me demandais « comment il faisait des photos de De Gaulle, la Reine d’Angleterre », et je me suis dis « je vais y arriver » et je l’ai fais, avec mon style. Mon but est d’être en osmose avec le lieu et les personnages, de sortir du contexte. Ce qui m’intéresse c’est de mettre mon personnage fusionnant avec le monde qui l’entoure. Castro n’est pas plus important que lui, elle, vous et moi, c’est un homme ! Alors peu importe son parcours, il est comme cet arbre là, il est debout dans la nature. C’est un homme comme un autre qui a su s’élever différemment. J’adopte mon travail au lieu, il se fond dedans. Quand vous êtes dans la base sous-marine et que vous lisez les textes de Caroline, ils sont adaptés au lieu. Ces gens m’ont construit, petit à petit, ils m’ont enrichi intellectuellement.

Lequel vous a le plus marqué ?

GR: Il n’y en a pas un qui m’a marqué plus qu’un autre, parce qu’ils ont tous leur personnalité. Yasser Arafat c’est particulier, je l’ai rencontré au Liban, on était sous les bombes, il était là, un gamin dans les bras et à huit heures du matin il devait s’en aller parce que ça allait péter. Puis vingt ans après on se retrouve et je fais son portrait.

C’est unique !

GR: Oui c’est unique, et tout est unique. On est tous différent, il faut cultiver cette différence, nos origines sont notre passeport. Il n’y a pas à être en colère, quand je vois l’actualité,  je vois des jeunes en colère. Il n’y a aucune raison, c’est une chance d’être en vie, c’est la probabilité du miracle, et cette singularité de chacun doit être au bénéfice de tous. Je ne vais pas faire la parole du curé, c’est parce qu’on est tous différents qu’on est qu’un, avec nos différences on est presque un Homme entier. Il faut être éveillé, curieux et entier. Avec Caroline on est concentré sur ce monde, on s’éveille, on regarde, on analyse et on en rigole.

CG: On fait les mauvaises esprits ! Dans l’expo, les photos et les textes nous mènent à la mémoire, c’est très fort la mémoire. Avec cette photo qui est très imposante, elle se joint au lieu, elle est spectaculaire, elle est comme une lumière qui attire les moustiques.

La photo s’intitule « La fête est finie » mais j’aurais plus dis « la guerre est finie », c’est la fin d’une guerre, elle est accompagnée d’un texte de Caroline où elle fait référence à Hiroshima. Pouvez-vous m’en dire plus ?

GR: « Il n’y a que les morts qui voient la fin de la guerre » (ndlr. « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre », Platon).

CG: « Bam bam bam bam… » ! Ça rejoint cette idée de chaos, ce n’est qu’un cercle, un cycle, c’est inévitable, l’Histoire se répète. On parle d’Hiroshima comme du moment historique qu’on ne veut plus voir.

GR: Vous savez combien il faut d’éoliennes pour charger tous les portables de France pour une nuit ? … Il faut trois cents éoliennes. Il y a deux faces chez l’Homme : il y a l’ange qui veut construire et évoluer et il y a le côté mauvais qui veut tout détruire. Il veut faire le bien de l’humanité et cela se retourne contre lui, avec la bombe atomique par exemple. En neuf secondes, il peut effacer l’humanité. Il y a deux grandes forces que l’Homme a accompli: marcher sur la Lune et la bombe atomique. On rase une ville, qui n’est plus une ville, Hiroshima est devenu un lieu de mémoire. Il faut expliquer aux jeunes ce que c’est la folie de l’Homme avec un grand H. Il sera toujours aussi fou.

On est trop bien dans notre confort pour s’éveiller comme on le devrait.

CG: On a créé cette consommation, on parle de cette irréalité et de ces illusions qui ne sont pas nécessaires. Justement, à force de vouloir échapper à pleins de choses on en fait trop et c’est démesuré.

GR: On en parlait ce matin, est ce que c’est un bonheur d’avoir tout ça: produits de consommation, voitures, tramways, restos… Ce n’est qu’un leurre, c’est pas pour ça qu’on est heureux. Dans « Le Radeau des illusions » on ne veut pas casser, on est des témoins, on est engagé mais on ne prend pas parti.

CG: L’artiste a un rôle à jouer aujourd’hui dans le discours politique et médiatique mais il y a un consensus, une auto-censure parce qu’on veut plaire à tous, faire le spectacle, faire de l’audimat. L’artiste a besoin de parler, il s’en fout de choquer. Il s’affranchit, il s’approche d’une certaine liberté de pensée.

Pour conclure, avez-vous des projets à venir ?

CG: Oui, on a un projet sur le pouvoir, sur la démocratie, la déliquescence sur les différents pouvoirs aujourd’hui.

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