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Publié le 19 Mai 2015

À partir d’un certain temps, de nombreux artistes n’ont plus besoin de se présenter ni d’être présentés par autrui. C’est pour cela que nous vous laissons vous renseigner sur Guts via sa page Wikipedia que nous lui avons fait découvrir avec surprise. Pour le reste, Guts est un artiste avec un grand « A » à la carrière recouvrant un quart de siècle et dont la discographie vient de récemment s’agrandir avec la sortie de son nouvel album: « Hip Hop After All ».

Après un quart de siècle à faire de la musique, quel est votre ressenti après ces vingt-cinq ans ?

Mon ressenti après ces vingt-cinq ans, un sentiment de longévité parce qu’un quart de siècle ce n’est pas innocent, c’est conséquent, j’en suis à la fois honoré, à la fois surpris parce que quand tu fais du Hip-Hop à vingt piges tu n’imagines pas en faire à quarante-quatre piges. À l’époque on était dans l’insouciance, on était dans un mouvement embryonnaire et du coup à aucun moment on ne pouvait s’imaginer des mecs qui font du Hip-Hop au-delà de quarante piges. Du coup il y a ce sentiment là et puis évidemment ce sentiment c’est aussi un sentiment de fierté de pouvoir continuer à honorer le Hip-Hop, à le défendre, à être toujours aussi passionné et le sentiment que j’ai aujourd’hui c’est que ça va continuer encore très longtemps. J’ai donc cette sensation de me dire que ça fait un quart de siècle que je suis là-dedans et qu’il me reste peut-être encore un quart de siècle, ça me réjouit. Et puis sinon le sentiment d’avoir vécu dans ce quart de siècle plusieurs époques du Hip-Hop. Il y a eu l’époque plutôt embryonnaire où il y avait une communauté où tout le monde se connaissait dans les années 80, le golden age dans les années 90, les années 2000 où là il y a eu un petit peu le creux de la vague où souvent dans tous les courants musicaux c’est cyclique et puis maintenant ça se relance. Il y a une nouvelle vague et puis c’est reparti, je suis aussi témoin de ça et du coup voilà mon ressenti.

Et justement, qu’est-ce que tu en penses de cette nouvelle vague ?

J’en pense que du bien, c’est une nouvelle vague qui est en adéquation évidemment avec son époque internet donc évidemment un accès à la musique complètement démocratisé, un accès à la fois avec le concept des Home Studio, la possibilité de faire une musique le lundi et de la mettre en ligne le mardi, donc de manière quasiment instantanée, la possibilité que tout le monde puisse partager sa créativité et son art, donc j’en pense que du bien. Et puis je pense qu’après naturellement il y a une sélection qui se fait, elle se fait naturellement par les auditeurs, elle se fait aussi par les médias parce que les médias vont évidemment mettre une lumière sur des artistes, sur des projets, et à partir du moment où les médias mettent en lumière un projet ce dernier devint plus accessible par le commun des mortels. Il y a aussi la possibilité à tous ceux qui n’attendent pas que la musique viennent à eux mais plutôt qui vont vers la musique de pouvoir justement aller chercher pleins d’artistes méconnus, obscures, undergrounds et d’aller chiner des artistes de l’ombre; de pouvoir se les approprier, de pouvoir les écouter. Donc c’est une chose qui était beaucoup plus difficile avant, car on découvrait uniquement les artistes à travers la scène, à travers des petits concerts, des tremplins, donc là aujourd’hui c’est assez chanmé car les auditeurs ont un accès immédiat et direct à toute une scène obscure.

Comme SoundCloud, Mixcloud, etc.

Ouais, mais moi SoundCloud ça me parle car moi-même je suis le premier à aller digger sur SoundCloud.

Et après tes vingt-cinq ans de production, quels sont ou quel est ton meilleur souvenir ?

Évidemment c’est celui d’Alliance Ethnik, c’est parce que je l’ai vécu jeune, parce qu’on était insouciant, parce que j’ai monté ça sans même imaginer une seule seconde que j’allais vendre un million de skeuds, que j’allais devenir millionaire à 26 ans, qu’on allait faire des Zéniths et des trucs de fous, qu’on allait faire des concerts en Afrique, aux États-Unis, dans des pays de l’est, etc. On a fait le premier concert en Roumanie, premier concert Hip-Hop en Roumanie, c’est chanmé, en tout cas je peux le revendiquer. Concert qu’on avait fait avec Sléo et Raggasonic à l’époque. Du coup je te dirai effectivement, que cette histoire avec Alliance Ethnik c’est un peu celle qui m’a marquée le plus, et puis d’avoir été à la fois témoin et acteur de toute l’évolution du Hip-Hop des années 80-90, je l’ai vu complètement évoluer et se pervertir aussi.

Et est-ce que tu as toujours le soutien de cette vague des années 90, où justement c’était l’âge d’or du Hip-Hop français, maintenant avec ta carrière solo ?

Alors soutien du Hip-Hop français des années 90 c’est délicat car 90% d’entre eux ont tous arrêté, il y en a quelques-uns qui sont encore là comme Oxmo, IAM, que malheureusement je voyais avant mais que je ne vois plus maintenant. Sinon t’as des mecs plus de l’ordre de l’underground comme Abuse, qui va continuer à me soutenir et avec qui je suis en contact, Les Sages Poètes de la Rue évidemment, qui sont des mecs de chez moi donc du coup on est encore en contact et ils me soutiennent et on se soutient mutuellement. Sinon des mecs de l’ancienne école… Rocé et sinon j’ai fais le tour car comme je le disais les autres ont arrêté. On est pas beaucoup de cette vague, il y en a pas énormément…

Tu nous parlais d’évolution, ayant toi-même évolué de Gutsy à Guts, est-ce que derrière ça a créé une évolution musicale de ce passage du groupe au solo ?

Déjà l’évolution c’est que je me suis mis à réaliser à écrire et à composer pour les autres, donc déjà là il y a une certaine évolution. On va dire que l’évolution la plus significative c’est en 2007 où j’ai commencé à faire de la musique pour moi et là du coup je faisais que de la musique instrumentale, je n’avais plus de rappeur avec moi, et quand tu es beat-maker, producteur et que tu fais de la musique instrumentale, il faut essayer de raconter des histoires et essayer d’émouvoir l’auditeur juste avec des beats et de la musique ! Donc c’est un autre exercice, tu es obligé d’évoluer quelque part parce que tu te dis qu’en quatre minutes à toi de raconter une histoire avec ton ampleur, avec ta boîte à rythmes et tu n’as pas de rappeur donc effectivement là, il y a comme une évolution qui se fait effectivement. Après l’évolution a aussi été dans ma culture musicale, dans mon délire digger – collectionneur de skeuds – et après les années 2000, je me suis complètement élargi au niveau de toutes mes inspirations musicales. Je suis beaucoup plus allé dans la musique africaine, West Indies Caraïbes, la musique brésilienne, la musique de l’est, tout ce qui est Turquie, Pologne, la musique russe. Donc évidemment pendant ces années 2000, je me suis complètement ouvert à des pans musicaux, à des patrimoines musicaux, dont je n’avais pas connaissance dans les années 90, où là dans les années 90 la plus part des Beat-makers étaient focus sur la musique afro-américaine: reggae ou funk soul américain. Et aujourd’hui, tu vois pleins de beats-makers qui vont sampler des trucs chinois comme Onra, russes comme Alchemist, Madlib qui va sampler dans du brésilien, donc ça fait partie de l’évolution ça aussi.

Pourquoi le titre « Hip Hop After All » pour ton dernier album ?

Déjà je voulais absolument mettre Hip-Hop dans le titre, mais j’ai galère pour faire un truc qui sonne parce que c’est tout de suite naze en fait. Tu vas dire n’importe quoi avec Hip-Hop, c’est pourri et je me suis dis: « merde, fais chier quoi ! ». Et comme effectivement dans l’album ça part un peu dans tous les sens avec mon délire toujours un peu funk, mon délire un peu reggae, mon délire plus musique un peu deep, un peu lounge, un peu chill, musique un peu soleil… Enfin tu sais, moi je n’arrête pas de voyager dans tous les pays, enfin comme vous allez le voir durant le concert. Mais les fondations, la base, ce qui m’a forgé, ce qui m’a construit, ce qui coule dans mon sang, c’est le Hip-Hop. Donc c’est du Hip-Hop avant tout. Je peux faire du funk, je peux faire du reggae, je peux faire mon délire caraïbe, je peux faire n’importe quel délire mais ça sera toujours avec ces fondations et cette vibe du Hip-Hop. Et surtout ça rime avec « Paradise For All ».

Les featuring que tu as choisi pour ton projet, étaient-ils déjà déterminés avant que tu fasses tes productions ?

Pas du tout. En fait, comme je procède, c’est que je vais faire pleins de musiques, je vais essayer de trouver un angle artistique au projet, une texture, une couleur et après je vais faire une sélection de mes titres pas forcément les meilleurs mais ceux que je préfère, ceux qui me paraissent les plus intéressants on va dire, et une fois que j’ai sélectionné les morceaux les plus intéressants, chaque titre va me renvoyer à une voix: une voix féminine, masculine, une voix plus new school ou old school, une voix peut-être un peu plus puissante ou plus sweet, une voix un peu plus lover, etc. Tout ça va me renvoyer à des voix, j’écoute la musique et avec évidemment tous les artistes que je peux connaitre, parce que j’adore les voix et chaque voix a une texture, la voix de Patrice, la voix Busta Rhymes, la voix de Method Man, tout ça ce sont des couleurs pour moi. La couleur de Method Man, c’est une couleur plus violet, c’est plus brun, c’est foncé et je vais l’associer avec la musique et je vais me dire: « Oh putain, cette voix là, cette texture, c’est ça que je veux ! ». C’est ça qui m’inspire, et du coup c’et comme ça que je fonctionne. J’ai écouté le beat avec Grand Puba, donc au début j’ai écouté que le beat et après je me suis dis: « Mais putain, c’est Grand Puba que j’entends là ! C’est sa voix que j’entends là. » Donc je l’ai contacté direct.

Étant un grand fan des skeuds, lorsque tu vas chez ton disquaire, est-ce que tu fonctionnes aussi en triant en fonction des couleurs des voix ?

Ouais, je fonctionne comme ça, je fonctionne par rapport au label, je fonctionne par rapport aux musiciens qui ont joué dessus, je vais fonctionner par rapport à la date comme tout ce qui est entre en 71 et 75 par exemple ça me parle, parfois la pochette. Grosso modo, c’est ça !

Et justement, quelles sont tes dernières trouvailles ?

Mes dernières trouvailles … J’ai trouvé des trucs intéressants mais j’ai pas les noms, en rareté et en vieux trucs les noms m’échappent …

C’était plus dans quel style ?

C’est plus dans un jazz obscure japonais, où j’ai trouvé des trucs super intéressants dernièrement. Et sinon en nouveauté, moi je suis un gros fan d’Action Bronson, j’adore aussi bien le MC, le personnage, que la musique et les mecs qui jouent derrière. Il y a deux mecs qui jouent derrière qui sont chanmés, le nom m’échappe mais il y a un duo de producteurs qui défonce. Action Bronson à fond, et puis sinon il y a un rappeur que j’aime beaucoup qui s’appelle Jay Prince avec qui j’ai travaillé sur Asagaya. Asagaya c’est un artiste que j’ai réalisé, c’est un peu comme mon protégé et pour qui j’ai fais l’album, il y a aussi le jeune black irlandais, qui a une voix un peu rocailleuse mais son nom m’échappe là. Sinon j’aime beaucoup BadBadNotGood, des jeunes mecs de Toronto, qui sont trois qui forment un band. Ce sont trois jeunes qui sont bien fâchés, qui sont dans un délire jazz soul mais froid, assez percussif, ils travaillent avec pas mal de rappeurs et ils ont fait un album avec Ghostface Killah de Wu-Tang Clan et c’est chanmé.

Donc pour toi, quel est ton TOP 3 des producteurs Hip-Hop ? Actuels ou sur toute leur carrière.

C’est large, il n’y a pas pas forcément de meilleurs, tu vas avoir certaines préférences. Tu vas avoir certaines sensibilités, de l’affectif plus sur certains producteurs. J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour Danger Mouse, pour justement ce côté où le mec va loin. Il commence par cet album où il reprend tous les acapellas de Jay-Z, c’était de The Grey Album je crois et après ces délires avec Cee-Lo. Enfin je suis assez admiratif de ces producteurs là qui arrivent à faire des projets chanmés mais dans pleins de couleurs différents. C’est versatile. Jay Dee j’adore mais il est mon versatile, il a fait un peu des trucs électroniques avec « Come On In Love », leur album un peu électro chelou. Et puis c’est incontestable mais comment ne pas parler de Dj Premier et Pete Rock qui sont mes professeurs, mes inspirateurs. Il n’y a pas de TOP 3 mais ces noms là me vont bien.

Tout à l’heure tu nous parlais de couleurs, donc quel serait ton artistes préféré ?

Dans le délire old school je dirai Steve Wonder, le mec est incroyable et dans les nouveaux je dirai Q-Tip.

Et parmi tout ce qui est de l’ordre de la nouvelle vague comme ce qui est d’ASAP Rocky et Joey Bada$$, ce ne sont pas des collaborations que tu aimerais bien avoir ?

Ah si grave, Joey Bada$$ à fond tout comme Action Bronson mais Joey Bada$$ même si il est un peu plus rocailleux maintenant. Mais on l’avait rencontré à New York, en fait quand on était à New York pour enregistrer « Hip Hop After All », il y a un moment où il était question de faire un titre avec Underachievers et Joey Bada$$. On les a rencontré à New York parce qu’ils faisaient justement un concert mais c’était trop compliqué parce qu’ils étaient en tournée, ils n’avaient pas dans leur planning une journée à la cool où ils pouvaient venir en studio donc du coup ça n’a pas pu se faire. Mais Underachievers, Joey Bada$$, une nouvelle école que je kiffe grave.

Action Bronson pour une future production serait cool …

Ah ouais carrément, en plus le mec maintenant il est gros, il a signé avec Eminem sur la boîte de prod. d’Eminem, je m’en rappelle car quand on était à New York on en avait parlé et il venait de signer avec Eminem et on s’est dit: « Laisse tomber, ça va devenir compliqué. » C’est trop cher, ça prend du 20 000$, moi j’ai pas 20 000$ pour faire un morceau avec Action Bronson. Généralement les artistes, on arrive à les avoir entre 1000 et 2500$.

Pour conclure, on va te poser une question toute simple: Guts ou Gutsy ? En gros, préfères-tu ta carrière actuelle ou es-tu nostalgique en repensant à Alliance Ethnik ?

Je ne suis pas nostalgique de mes débuts, j’en suis évidemment super fier et du coup c’était que du bonheur, ça me renvoie qu’à des bons souvenirs. Mais c’est ce qui m’a construit et du coup je n’ai pas de préférences particulières, mais peut-être qu’aujourd’hui c’est particulier car j’ai toujours été quelqu’un de discret, je n’ai pas beaucoup de photos, je n’aime pas trop me mettre en lumière, je suis plus un mec de studio, ma place est en studio et je n’aurai jamais imaginé me retrouver à faire des concerts en étant Guts et en étant un petit le noyau du truc même si j’ai un live band. C’est pas un peu surréaliste, je le prends comme du bonus et en même temps je le prends en me disant comme quoi dans la vie tu peux être quelqu’un d’un peu discret, d’un peu réservé, voire d’un peu timide, mais tu peux quand même te révéler à travers la scène, te surprendre et te dire: « C’est cool ! ».

Fin de l’interview, on remercie bien évidemment Guts de nous avoir accordé du temps afin de réaliser cette interview, on remercie également l’équipe de La Sirène de nous avoir accueilli pour l’occasion et spécialement Cécile.

— Interview réalisée en 2015 —

Où retrouver GUTS ?
FACEBOOKSOUNDCLOUD

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